histoire et théorie révolutionnaire

Lundi 14 mai 2012 1 14 /05 /Mai /2012 21:33

 

 

Source : Critique Sociale

 

 

Pour le marxisme l’histoire doit être analysée et critiquée : c’est la « conception matérialiste et critique »[1] de l’histoire. Connaître l’histoire ne doit pas servir à répéter des formules ou des recettes, mais à comprendre les événements et à ne pas commettre les mêmes erreurs. Notre but est donc de comprendre l’action du léninisme dans la révolution russe, et ainsi d’approcher la nature pratique, réelle, de cette doctrine.

Contrairement aux léninistes, il ne s’agit pas pour nous de défendre tel courant ou telle personne, et déclarer que tout ce qu’il a fait et dit était juste et parfait. Un tel courant « parfait » n’existe pas dans la révolution russe, et certainement dans aucune révolution.

 

La prise du pouvoir d’octobre 1917

 

Le mythe répété religieusement est clair : en octobre 1917, les bolcheviks auraient fait une « révolution ». Encore plus fort, cette « révolution » d’octobre aurait été une « révolution socialiste », voire une « révolution marxiste » !

Il est donc nécessaire de rappeler ici une des bases du marxisme : le volontarisme politique ne peut pas se substituer à l’action consciente des masses elles-mêmes. L’action politique ne peut en aucun cas remplacer l’action sociale.

 

Ce qui a eu lieu en octobre 1917 en Russie, c’est une prise du pouvoir par un parti, le parti bolchevik. Lénine écrit en septembre 1917 au comité central bolchevik : « les bolchéviks peuvent et doivent prendre en mains le pouvoir. »[2] C’est franc : pour Lénine, c’est bien aux bolcheviks seuls de prendre le pouvoir.

Juste après le coup bolchevik, Trotsky le dit sans ambiguïté : « L'habitant dormait tranquillement et ne savait pas que, pendant ce temps, un pouvoir était remplacé par un autre. »[3] Aucun rapport, donc, avec une révolution populaire.

 

D’où vient alors la confusion ? D’abord la Russie était en révolution depuis février 1917, cette révolution ayant renversé le tsarisme, mais n’arrivant pas à se trouver un nouveau régime, bien que l’aspiration populaire soit clairement pour une véritable démocratie. Le « coup d’Etat d’octobre »[4] n’a été qu’un des événements de la révolution russe, mais des décennies de propagande et de contre-vérités ont fait confondre ce putsch mené de nuit avec la révolution russe, qui est un événement bien plus vaste où les masses ont joué un rôle primordial.

 

Après octobre, le pouvoir est exercé par un « Conseil des commissaires » dirigé par Lénine (qui n’a jamais été membre d’un soviet), et en pratique encore plus par la petite direction bolchevique.

 

La pratique du pouvoir léniniste

 

L’échec des gouvernements provisoires de février à octobre 1917 a constitué le terreau du développement des bolcheviks. Mais il ne faudra que quelques semaines pour que les bolcheviks fassent sur plusieurs points les mêmes reniements que les gouvernements provisoires (les similitudes sont évidentes concernant le rétablissement de la peine de mort, ainsi que le renoncement à la Constituante).

 

La volte-face de Lénine est ainsi résumée par Boris Souvarine en 1935 : « Après avoir demandé aux socialistes au pouvoir la liberté au nom de leurs principes, il la leur refusait au nom de sa tactique. »[5] Souvarine poursuit : « Dans la mesure où ils théorisent la terreur, Lénine et Trotsky entrent en contradiction avec la pensée marxiste dont ils se croient les fidèles interprètes. Ils n’ont su que répondre quand on leur opposait Engels pour qui la terreur est "la domination de gens eux-mêmes terrorisés", faite de "cruautés inutiles commises pour se rassurer par des gens qui ont peur eux-mêmes". Opinion nullement fortuite confirmée par Marx »[6].

 

Rosa Luxemburg constate en septembre 1918 que le pouvoir bolchevik a fait « preuve du mépris le plus glacial à l’égard de l’Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l’appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires »[7]. Cette politique des bolcheviks constitue l’inverse de ce qui est indispensable selon le marxisme, ce que rappelle Luxemburg quand elle en appelle à « la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires »[8], à « la démocratie la plus large et la plus illimitée »[9], à « une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée »[10].

Moins d’un an après le coup d’Etat bolchevik, Rosa Luxemburg constate que « sans l’action internationale de la révolution prolétarienne », le régime russe doit « inévitablement tomber dans un tourbillon de contradictions et d’erreurs »[11], ce que l’histoire a amplement confirmé.

Luxemburg déplore « les 200 victimes expiatoires de Moscou », et « la terreur et l’écrasement de la démocratie »[12]. Les 200 victimes dont il est question étaient 200 militants socialistes-révolutionnaires de gauche, qui avaient été exécutés à Moscou par le pouvoir bolchevik en juillet 1918. Rosa Luxemburg avait été très affectée par cette répression, comme en témoigne cet extrait de sa correspondance : « règne au vrai tout autour de moi un climat de fin du monde. Peut-être sont-ce spécialement les 200 "exécutions d’otages" de Moscou que j’ai lues hier dans le journal, qui m’ont affectée de la sorte… »[13]

 

Selon Luxemburg le pouvoir léniniste est « un gouvernement de coterie - une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine »[14]. Lénine se revendique lui-même de « l’exemple » du gouvernement jacobin, et en 1920 il reconnaît que le régime n’est dirigé que par quelques chefs bolcheviks : « la plus authentique "oligarchie" »[15] selon ses propres mots.

 

Sur le plan économique, les bolcheviks mettent en place les méthodes d’exploitation capitaliste : « salaire aux pièces » et « système Taylor »[16], notamment.

Le 29 avril 1918 Lénine déclare au comité exécutif central de Russie : « Etablir à présent le capitalisme d’Etat, c’est appliquer le recensement et le contrôle qu’appliquaient les classes capitalistes. »[17] En mai 1918, Lénine confirme que son but est d’« organiser la grande production à l’échelle de l’Etat, sur les bases du capitalisme d’Etat » ! Il s’agit là d’un point central pour comprendre le léninisme : la mise en place dès 1918 du capitalisme d’Etat (perspective qui était auparavant unanimement condamnée par les marxistes, et qui était désormais revendiquée et appliquée par Lénine). Ce système économique sera par la suite appliqué par l’ensemble des régimes d’inspiration léniniste.

Dans le même article, Lénine ajoute : « notre devoir est de nous mettre à l'école du capitalisme d'Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l'assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l'implanter en Russie »[18]. Rosa Luxemburg n’eut pas connaissance de cet éloge par Lénine du système qu’elle avait tant combattu, qu’avaient durement subi des millions de prolétaires en Allemagne, et que maintenant un « marxiste » voulait… copier. Lénine a donc, effectivement, appliqué le système économique de la monarchie allemande, et l’a fait avec les méthodes de la monarchie allemande.

 

Au bout de trois ans, en avril 1921, Lénine persistait dans sa défense du capitalisme d’Etat : « Puisque nous ne sommes pas encore en état de réaliser le passage immédiat de la petite production au socialisme, le capitalisme est, dans une certaine mesure, inévitable […] aussi devons-nous l’utiliser (surtout en l’orientant dans la voie du capitalisme d’Etat) »[19]. Découvrant au printemps 1921, trois ans et demi après la prise du pouvoir, que le capitalisme est inévitable étant donné l’état de développement de la Russie, Lénine décide néanmoins de se maintenir comme chef d’un Etat capitaliste. Seule modification du système économique : la NEP, qui consiste en l’injection d’une dose de capitalisme privé au sein du capitalisme d’Etat, lequel reste malgré tout la base du mode de production de la Russie léniniste.

 

Le 28 mars 1922 à la tribune du congrès du parti bolchevik, il reconnaît encore que l’économie russe est un capitalisme d’Etat, et il déclare que « le capitalisme d’Etat […] c’est un capitalisme toléré par nous », ajoutant : « le capitalisme d’Etat est toléré par notre Etat prolétarien : or, l’Etat, c'est nous. Si nous nous y sommes mal pris, nous sommes les coupables, inutile d’en chercher d’autres ! ». Au delà de la formule absurde « Etat prolétarien », Lénine emprunte ici à Louis XIV sa conception de l’Etat (« l’Etat, c'est moi »), le souverain russe s’associant cependant la direction du parti bolchevik en un « l’Etat, c'est nous » qui pousse le reniement jusqu’au ridicule.

Enfin, Lénine affirme qu’il ne veut pas d’un « débat sur la façon dont les professeurs allemands comprenaient le capitalisme d'Etat et dont nous le comprenons. Depuis lors, nous avons subi bien des épreuves et il n'y a absolument aucune raison de regarder en arrière »[20]. Et pour cause : un « regard en arrière » permettrait de s’apercevoir que les marxistes et les autres socialistes ont toujours rejeté le capitalisme d’Etat ; et les épreuves russes ne justifient en rien qu’au nom du « socialisme » soit menée une politique capitaliste.

 

Faire de nécessité vertu est une chose, déjà peu acceptable pour un marxiste, mais mentir de façon aussi nette pour couvrir ce retournement en est une autre, encore plus grave. C’est ce mensonge sur lequel est bâti la légende de l’« URSS socialiste » - alors que c’était en réalité l’inverse : l’URSS capitaliste d’Etat. En effet, les rapports de production y ont du début à la fin été basés sur le travail salarié, la forme marchandise, et le capital. Ces trois éléments sont décrits par Karl Marx dans Le Capital comme les trois bases du capitalisme.

Fin 1922 encore, Lénine affirme : « l’instauration du capitalisme d’Etat dans notre pays n’est pas aussi rapide que nous le voudrions. […] si le capital étranger ne participe pas au développement de notre économie on ne peut espérer la rétablir rapidement. »[21]

 

Comme l’écrivit le marxologue Maximilien Rubel : « En Russie, Lénine, son parti et la bureaucratie assumèrent le rôle dévolu partout ailleurs à la bourgeoisie […] Cette économie prétendument socialiste n’est autre qu’une forme particulière du type de production et de distribution déjà décrit dans le troisième livre du Capital : le capitalisme directorial, variété du capitalisme privé surgie grâce à l’expropriation des petites entreprises et à leur absorption dans des oligopoles et monopoles. »[22].

L’exploitation du travail contraint étant restée la règle sous le régime léniniste, les travailleurs russes sont donc restés exploités de la même façon. La production était dirigée par la nouvelle classe dominante : la bureaucratie d’Etat (laquelle n’était pas plus élue que les possesseurs du capital en régime de capitalisme privé). Les privilégiés de cette classe dirigeante obtenaient leurs privilèges économiques par l’exploitation de la majorité, tout comme les autres classes capitalistes dans les autres formes d’économies capitalistes.

 

Déjà, en renonçant à la démocratie, les léninistes renonçaient de fait à toute tendance vers le socialisme. Lénine tenta en 1920 de justifier son « pouvoir personnel », par ces propos clairement opposés au marxisme : « la volonté d’une classe est parfois réalisée par un dictateur, qui parfois fait à lui seul davantage et est souvent plus nécessaire. »[23] Difficile d’être plus clair, et de renier encore plus la pensée de Marx.

 

Au niveau de l’appareil répressif d’Etat, la tchéka s’est développée dès les premiers mois du pouvoir léniniste, se comportant en continuatrice de l’okhrana (la tentaculaire police politique tsariste). Le schéma de la continuité du tsarisme par le régime léniniste est pour l’essentiel le même concernant les camps de prisonniers.

Avec la suppression de la liberté de la presse et de la démocratie politique (qui étaient des conquêtes de la révolution des masses de 1917), ainsi qu’avec le maintien de la répression, Lénine renie ses promesses antérieures. C’est cet ensemble de reniements que des générations de léninistes ont approuvé.

Le 30 décembre 1922, Lénine estime que l’appareil de l’Etat russe est « emprunté au tsarisme »[24], lucidité dont l’immense majorité de ses « disciples » seront incapables.

 

Concernant le soulèvement de Kronstadt de février-mars 1921, on se limitera ici à citer quelques éléments relevés par Boris Souvarine en 1935, soit avant que la controverse concernant Trotsky ne se déclenche[25] : « Le mouvement de revendication des ouvriers et des marins, d’aspect absolument pacifique à l’origine, correspondait à l’agitation du prolétariat de Pétrograd excédé de privations, de déceptions et des brutalités de la "commissarocratie". […] Si les matelots et les ouvriers de Cronstadt avaient ourdi un complot ou dressé un plan, ils eussent attendu le dégel qui rendrait leur forteresse imprenable et mettrait Pétrograd sous le tir de la flotte. Mais ils espéraient gain de cause par la seule puissance de leur droit et grâce à la solidarité de la Russie laborieuse. […] ils se savaient les interprètes des doléances populaires. Leur candeur politique reste hors de doute comme leur fidélité à la révolution. Mais le lourd "appareil" du parti bolchéviste n’était déjà plus sensible à la pureté des meilleures intentions. […] Par une sinistre ironie de l’histoire, la Commune de Cronstadt périt le 18 mars 1921, cinquantième anniversaire de la Commune de Paris. »[26]

 

Une pratique ossifiée en… « théorie »

 

D’un point de vue théorique, Lénine était inspiré par Plekhanov et Kautsky, bien plus que par Marx ou Engels. Il ne fut par ailleurs jamais lui-même un théoricien et, avant de devenir chef d’Etat, ne fut pas considéré comme tel. Il a fallu tout le pouvoir de persuasion de l’Etat qu’il dirigeait pour réussir à faire croire à un « Lénine théoricien » voire, plus absurde encore, à un « Lénine théoricien marxiste » !

 

Suivant Lénine, les principaux dirigeants bolcheviks (Trotsky, Zinoviev, Staline, Boukharine…) avaient des formules justifiant la situation politique et économique qu’ils menaient en Russie, cela au nom du « marxisme » - mentant ou se fourvoyant ainsi de façon grotesque. Le léninisme s’est souvent présenté comme étant « le marxisme », contribuant ainsi à recouvrir le marxisme de dogmatisme, de nombreux mythes, et d’innombrables déformations. En « remplaçant » le marxisme, le léninisme a ainsi participé à l’ignorance très répandue vis-à-vis du marxisme réel, aboutissant à la situation - qui perdure aujourd’hui encore - où le marxisme n’est le plus souvent « connu » qu’au travers de quelques formules vidées de leur sens, voire absentes des écrits de Marx.

 

Le léninisme appliquant la « realpolitik », les divers courants léninistes se sont nourris de cet opportunisme, allant jusqu’à croire que ce serait une qualité… « marxiste » ! Loin de la rigueur et de l’esprit critique marxiste, le léninisme fonctionne à base de sentences aussi définitives que fausses, de jugements aussi arrêtés qu’inexacts, d’argumentaires aussi pauvres qu’insultants.

La base du léninisme, ce « volontarisme politique » se substituant à la libre œuvre émancipatrice des masses, consiste dans une foi irrationnelle en un gouvernement « socialiste », naturellement dirigé par des léninistes, qui mènerait la transformation sociale. En vérité, un gouvernement « socialiste » ne permet en aucun cas un passage au socialisme. C’est seulement un mouvement populaire massif qui peut bouleverser les structures de la société, passant d’une société hiérarchique-capitaliste à une société démocratique-socialiste, par la victoire du champ social sur les champs économique et politique.

Ignorant cette réalité, on retrouve la même illusion d’un « gouvernement socialiste » chez Lénine comme chez Ebert en Allemagne à la même époque, et finalement la même trahison dans les deux cas (que cette trahison se fasse en conscience ou « malgré eux » étant une autre question).

 

Des bolcheviks contre le léninisme

 

Même chez les bolcheviks, dès le début nombreux sont ceux qui s’opposent à telle ou telle des fautes de Lénine : Victor Serge rappellera « la lutte de Maxime Gorki contre la Terreur, l’insistance de Riazanov à réclamer l’abolition de la peine de mort, les efforts de Kaménev en vue de sauvegarder un minimum de liberté pour la pensée imprimée »[27].

Par la suite, des courants, tendances ou fractions s’opposent encore à la conception léniniste ou à certains de ses aspects : les communistes de gauche de la revue Le Communiste au printemps 1918, l’Opposition Ouvrière à partir de 1919, le Groupe du Centralisme Démocratique (dit « déciste »), la Vérité Ouvrière, le Groupe Ouvrier de Miasnikov… Mais l’interdiction des tendances par le congrès bolchevik en mars 1921 empêche cette contestation de s’exprimer librement, et elle devient essentiellement clandestine[28].

 

Anton Ciliga, communiste yougoslave anti-stalinien arrêté en URSS en 1930, a côtoyé des militants bolcheviks emprisonnés appartenant aux différents courants d’opposition. Il explique notamment les positions du Groupe Ouvrier, qui « entra en guerre dès le début contre les concepts léninistes de la "dictature du parti", et de l’organisation bureaucratique de la production » ; pour ce Groupe, « le socialisme ne peut être qu’une œuvre de libre création des travailleurs. Tandis que ce que l’on édifiait par la contrainte, en lui donnant le nom de socialisme, ne fut pour eux, dès le début, qu’un capitalisme bureaucratique d’Etat. »[29]. L’ouvrier « déciste » Procopénia estime que « Lénine, à la fin de sa vie, persistait à se méfier des masses ouvrières »[30]. Ciliga estime pour sa part que « dès l’instant où l’édifice ancien se fut écroulé et où Lénine prit le pouvoir, le divorce tragique commença entre lui et les masses »[31].

 

Les faits désavouent les deux mythes centraux concernant le léninisme, qui disent que ce serait un courant « marxiste » et « ouvrier ». En réalité, au sein même du parti bolchevik les très rares ouvriers associés à la direction s’opposèrent tous à Lénine (Chliapnikov, Sapronov, Loutovinov) ; de même concernant le seul véritable spécialiste de Marx parmi les bolcheviks : David Riazanov[32].

 

Le léninisme après Lénine

 

La propagande mensongère menée par la presse de droite et d’extrême-droite, avec ses clichés anti-communistes et anti-marxistes, a contribué à légitimer le léninisme : de nombreux militants de gauche ont, en réaction, défendu le régime bolchevik, qui était dans ce cas attaqué pour des raisons absolument fausses, sur la base d’arguments fallacieux.

Plus tragique encore, la répression anti-communiste des dictatures d’extrême-droite, touchant tant les communistes réels que les staliniens, contribua à faire passer les différences fondamentales au second plan, amenant au fait que des dirigeants du Komintern sont devenus des victimes aux côtés de véritables tenants du marxisme et de la démocratie.

 

La guerre civile menée par les « blancs », en réduisant l’alternative politique à seulement tsarisme ou bolchevisme, a donné une légitimité aux bolcheviks comme opposition au régime d’avant février 1917 - faisant oublier que février aurait pu déboucher sur un autre résultat, plus conforme aux aspirations des masses (même s’il est évident que ce régime se serait également trouvé face à de nombreuses difficultés). En réalité dans les premières années du pouvoir léniniste, même au niveau des pouvoirs concurrents on trouve certes des tsaristes et des bolcheviks, mais aussi des groupes de paysans indépendants, ainsi que des gouvernements locaux mencheviks, socialistes-révolutionnaires, ou encore anarchistes. S’ajoutent à cela les SR de gauche, les bolcheviks oppositionnels, et les possibilités de coalitions (l’idée d’une coalition de tous les socialistes avait rencontré de nombreux avis favorables au cours du 2e semestre 1917, mais elle fut rejetée par Lénine).

La direction léniniste de l’Etat russe n’est évidemment pas seule responsable de la stérilisation de la vie politique russe après octobre 1917, mais sa responsabilité ne saurait être minimisée.

 

Par la suite, on peut parler de divers léninismes : en fait essentiellement le trotskisme et le bordiguisme - le stalinisme, et son dérivé le maoïsme, bien que se revendiquant du léninisme, sont des courants décomposés et opportunistes qu’il est difficile de rattacher réellement au léninisme en tant que doctrine. Après Lénine, c’est officiellement au nom du « léninisme » que va être dirigée l’URSS, mais c’est en réalité le stalinisme qui va s’imposer.

L’étatisme intégral est instauré avec le premier plan quinquennal en 1928, et l’étatisation de l’agriculture en 1929 (qu’on trouve encore parfois désignée comme « collectivisation », qui était le terme utilisé par la désinformation stalinienne). L’exploitation salariale est systématisée dans les campagnes par les sovkhozes et kolkhozes, qui sont des systèmes d’étatisation de la paysannerie[33]. A partir de 1935, la doctrine du stakhanovisme renforça encore l’exploitation des salariés.

Il est évident à partir de ces faits que la logique du stalinisme était de « n’invoquer le socialisme que pour en illustrer l’antithèse. »[34]

Fernand Loriot écrivait en 1929 que pour « les pseudos-communistes » de l’IC et du PC, « l’ennemi n’est plus, depuis longtemps, le capitaliste, c’est l’ouvrier syndiqué, c’est l’ouvrier communiste lui-même, s’ils ne sont pas stalinistes. »[35]

 

En 1936, l’écrivain André Gide rapporta ses observations sur l’URSS stalinienne. Il écrit notamment :  « Qu'il y ait divergence de l'idéal premier, voici qui ne peut être mis en doute. » Observant en particulier la situation politique, il constate : « Dictature, évidemment ; mais celle d'un homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. Il importe de ne point se leurrer, et force est de reconnaître tout net : ce n'est point là ce qu'on voulait. Un pas de plus et nous dirons même : c'est exactement ceci que l'on ne voulait pas. » Ces observations faites, Gide conclue que « Les erreurs particulières d'un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité d'une cause internationale, universelle. Le mensonge, fût-ce celui du silence, peut paraître opportun, et opportune la persévérance dans le mensonge, mais il fait à l'ennemi trop beau jeu, et la vérité, fût-elle douloureuse, ne peut blesser que pour guérir. »[36]

 

Au delà du stalinisme, qui constitue en quelque sorte la trahison d’une trahison, s’est également formé le trotskisme, comme continuation du léninisme. L’intervention de Trotsky au 13e congrès bolchevik, en mai 1924, est révélatrice : « Personne d’entre nous ne veut ni ne peut avoir raison contre son parti. En définitive, le parti a toujours raison »[37]. Le trotskisme a ainsi conservé telles quelles les tares du léninisme, alors que le stalinisme les a aggravées jusqu’à l’extrême, tout en ajoutant de nouveaux crimes, de nouvelles trahisons, et de nouveaux « emprunts » à la dictature tsariste.

 

Les léninistes sont essentiellement dans un rapport d’imitation par rapport à la révolution russe ; il faudrait selon eux prendre exemple sur ce qu’y ont fait les bolcheviks. Une perspective marxiste se doit au contraire d’analyser et de tirer toutes les leçons des multiples erreurs et renoncements du pouvoir léniniste, et ce dès les premières années.

 

Le léninisme est la théorie d’un parti « d'élite », auto-proclamé, qui cherche à prendre le pouvoir au nom de la classe salariée, et à sa place.

Marxisme ou léninisme : il s’agit là d’un choix décisif à faire, entre deux conceptions politiques très différentes.

 

Signalons quelques autres textes, non cités dans cet article :

Rosa Luxemburg : « Centralisme et démocratie » (1904) ; Alexandra Kollontaï : « L’Opposition Ouvrière » (1921) ; Rudolf Rocker : « Les Soviets trahis par les bolcheviks » (1921) ; Simon Zagorsky : « Où va la Russie ? Vers le socialisme ou vers le capitalisme ? » (1928) ; Henri Dollet : « Vive l'unité ! Critique révolutionnaire de quelques idées fondamentales du léninisme » (1934) ; Anton Pannekoek : « Lénine en philosophe » (1938) ; Anton Ciliga : « Dix ans au pays du mensonge déconcertant » (1938) ; Leonard Schapiro : « Les Bolchéviques et l’Opposition (1917-1922) - du musellement des partis à l’interdiction des fractions dans le parti » (1955) ; Maurice Brinton : « Bolsheviks and Workers' Control, 1917-21 : The State and Counter-revolution » (1970) ; Claude Berger : « Marx, l’association, l’anti-Lénine - vers l’abolition du salariat » (1974) ; Socialisme Mondial : « Comment le capitalisme d'Etat est arrivé en Russie » et « Les Travailleurs en Russie » (1978) ; Rafael Clemente : « Lenin, padre del arribismo y del oportunismo » (2007).

 

Démocratie Communiste (Luxemburgiste), mars 2008.



[1] Karl Marx, L’Idéologie allemande, 1845-1846.

[2] Lénine, Les bolcheviks doivent prendre le pouvoir, 12-14 septembre 1917, dans Lénine, Œuvres, Editions sociales, tome 26, 1958, p. 10 (souligné dans l’original).

[3] Rapport de Trotsky du 25 octobre 1917, reproduit par Léon Trotsky en 1930 dans Ma Vie, chapitre 27 (« La nuit décisive »).

[4] Pour reprendre l’expression employée par Rosa Luxemburg en septembre 1918 dans La Révolution russe. La formule « coup d’Etat d’octobre » n’est pas écrite au hasard, puisqu’elle revient à trois reprises dans ce texte assez court : La Révolution russe, dans Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ? (et autres textes politiques), Spartacus, 1997, pp. 155, 164 et 170.

[5] Boris Souvarine, Staline - Aperçu historique du bolchévisme, Ivrea, 1992 (première publication : 1935), p. 191.

[6] Idem, p. 225. Souligné par nous.

[7] Rosa Luxemburg, La Révolution russe, op. cit., p. 165.

[8] Idem, p. 174.

[9] Idem, p. 179.

[10] Idem, p. 180. Elle résume l’ensemble par un mot d’ordre clair : « activité sociale des masses, liberté politique illimitée » (Idem, p. 181).

[11] Idem, p. 154.

[12] Idem, p. 170.

[13] Rosa Luxemburg, lettre du 25 juillet 1918, dans : Rosa Luxemburg, J'étais, je suis, je serai ! (correspondance 1914-1919), Maspero, 1977, p. 351.

[14] Rosa Luxemburg, La Révolution russe, op. cit., p. 179.

[15] Lénine, La Maladie infantile du communisme, mai 1920, chapitre 6, dans Lénine, Œuvres, Editions sociales, tome 31, 1961, p. 42.

[16] Lénine, Les Tâches immédiates du pouvoir des soviets, Pravda n° 83, 28 avril 1918, Œuvres, tome 27, 1961, p. 268.

[17] Lénine, Intervention au comité exécutif central de Russie, 29 avril 1918, Œuvres, tome 27, 1961, p. 305.

[18] Lénine, Sur l’infantilisme "de gauche" et les idées petites-bourgeoises, Pravda n° 88-89-90, 9-11 mai 1918, Œuvres, tome 27, 1961, pp. 355-356 (souligné dans l’original).

[19] Lénine, L’Impôt en nature, brochure éditée en mai 1921, Œuvres, tome 32, 1962, p. 373.

[20] Lénine, Conclusions sur le rapport politique du CC du PC(b)R, 28 mars 1922, Œuvres, tome 33, 1963, pp. 317-319. Dans le même discours, Lénine soutient Staline (p. 320) - lequel sera nommé secrétaire général du parti unique à l’issue de ce congrès.

[21] Lénine, A la colonie russe d’Amérique du nord, 14 novembre 1922, Œuvres, tome 42, 1969, p. 451.

[22] Maximilien Rubel, Le Mythe d’octobre [The relationship of Bolchevism to Marxism, 1968], dans Marx critique du marxisme, Payot, 2000, pp. 177-178.

[23] Lénine, Intervention au 9e congrès bolchevik, 31 mars 1920, Œuvres, tome 30, 1969, p. 489.

[24] Lénine, La question des nationalités ou de l’"autonomie", 30 décembre 1922, Œuvres, tome 36, 1959, p. 619.

[25] La polémique concernant la responsabilité de Trotsky a été soulevée en 1937 par le révolutionnaire allemand Wendelin Thomas ; les articles de Trotsky sur la question datent de 1937 et de 1938. Trotsky est bel et bien impliqué dans la répression, même si la responsabilité est en fait partagée collectivement par les dirigeants bolcheviks.

[26] Boris Souvarine, Staline - Aperçu historique du bolchévisme, op. cit., pp. 248-249.

[27] Victor Serge, Le Nouvel impérialisme russe [1947], Spartacus, 1972, p. 40.

[28] Toutes les oppositions citées ici sont antérieures à l’opposition de Trotsky, et sont plus radicales.

[29] Anton Ciliga, Lénine et la révolution, Spartacus, 1947, p. 8.

[30] Idem, p. 9.

[31] Idem, p. 13.

[32] Tous furent arrêtés, puis assassinés par le pouvoir stalinien dans les années 1930 - sauf Loutovinov qui, désespéré, s’était suicidé en 1924.

[33] « En réalité un kolkhoze est un organisme étatique qui tend à transformer les paysans en ouvriers agricoles accomplissant leur tâche par peur des sanctions pénales » (Ida Mett, Le Paysan russe dans la révolution et la post-révolution, Spartacus, 1968, p. 49). Les kolkhoziens étaient donc, eux aussi, exploités par la classe bureaucratique d’Etat.

[34] Boris Souvarine, Le Stalinisme, Spartacus, 1972, p. 30.

[35] Fernand Loriot, La Faillite de l'Internationale Communiste et l’indépendance du mouvement syndical [15 novembre 1929], La Révolution prolétarienne n° 95, 1er janvier 1930, p. 8.

[36] André Gide, Retour de l'URSS, Gallimard, 1936, pp. 17, 74, 76-77.

Retour de l'URSS et Retouches à mon Retour de l'URSS seront interdits en France par les nazis - c’est l’époque du pacte germano-soviétique. Sur la même liste de livres interdits et rien que pour Gallimard, on trouve entre autres : Sigmund Freud, HG Wells, Anton Ciliga, Daniel Guérin, Karl Marx… (cf Album NRF, 39e album de La Pléiade, Gallimard, 2000, pp. 132-133).

[37] Cité par B. Souvarine, Staline - Aperçu historique du bolchévisme, pp. 315-316.

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Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 23:05

 

 

Découverte de l’oeuvre d’Anton Pannekoek, un des représentants de ce que l’on a dénommé "conseillisme" organisée par la CNT-AIT.

Marxiste, la pensée de Pannekoek dépasse toutefois le cadre étriqué qui est souvent l’apanage de ce courant. Il fut un des premiers à combattre l’autoritarisme du léninisme, fidèle en cela à sa conviction de la nécessaire action autonome du prolétariat. Son principal ouvrage, "Les conseils ouvriers" est un des premiers à définir de manière précise les formes et buts de ce mode d’organisation du prolétariat.

Lors de la soirée, nous avons présenté la pensée de Pannekoek, son originalité et ses apports, les critiques que l’on peut y faire puis nous avons débattu des formes de la lutte des classes, de l’autonomie et des organisations (diffusion des enregistrements à venir).

 

A écouter ici : link

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Dimanche 7 août 2011 7 07 /08 /Août /2011 22:17

La socialisation (Pannekoek, 1919)

Par lucien

Une fois n’est pas coutume, nous reproduisons un texte publié récemment sur MIA en raison de son excellence qui en rend utile la plus large diffusion possible. Ce texte a été publié dans le numéro 8 du Bulletin communiste (première année), 6 mai 1920, précédé de l’introduction suivante : « Anton Pannekoek est un des meilleurs théoriciens du socialisme international. Il appartient au parti communiste hollandais. Nous publions une traduction d’un de ses articles les plus récents et les plus actuels paru en allemand dans la revue marxiste Die Internationale, fondée avec Rosa Luxemburg et Franz Mehring. Les plans de socialisation de Bauer et des socialistes autrichiens ayant eu en leur temps la fervente admiration des sphères dirigeantes du mouvement socialiste opportuniste, nous jugeons utile de publier la critique pénétrante qu’en a fait Pannekoek. »

I

Dans les premiers mois qui suivirent la révolution allemande de novembre 1918 s’éleva le cri « socialisation » ! Il était l’expression de la volonté des masses de donner à la révolution un contenu social et de ne pas en rester à un changement de personnes ou à une simple transformation de système politique. Kautsky mit en garde contre une trop rapide socialisation pour laquelle la société ne serait pas encore mûre. Les mineurs posèrent la socialisation comme revendication dans leur grève — comme récemment les mineurs anglais. Une commission d’études pour la socialisation fut formée, mais les conseils secrets et le gouvernement sabotèrent ses décisions. Pour le gouvernement socialiste majoritaire, la socialisation n’est qu’une phrase, un moyen de tromper les travailleurs -, chacun sait qu’il a déjà abandonné tous les anciens buts et les principes du socialisme. Mais les Indépendants sont restés les gardiens fidèles de la vieille doctrine socialiste ; ils le croient sincèrement en ce qui concerne le programme de socialisation. Il est donc intéressant d’étudier ce programme pour caractériser la tendance radicale qui existe dans la social-démocratie de tous les pays à côté des socialistes gouvernementaux ou en opposition avec eux.

Quand les ouvriers réclament la socialisation, ils pensent sans aucun doute au socialisme, à la société socialiste, à la suppression de l’exploitation capitaliste. On verra si elle a la même signification pour les chefs social-démocrates d’aujourd’hui. Marx n’a jamais parlé de socialisation ; il a parlé de l’expropriation des expropriateurs.

Des deux principales transformations apportées par le socialisme dans la production : la suppression de l’exploitation et l’organisation du système économique, la première est la principale, la plus importante pour de prolétariat. On peut concevoir une organisation de la production sur la base capitaliste, elle conduit alors an socialisme d’Etat, un esclavage et une exploitation plus complète du prolétariat par la force de l’Etat centralisé. La suppression de l’exploitation avec la production dispersée était l’idéal des anciens coopérateurs et des anarchistes, mais là où la suppression de l’exploitation est accomplie, comme dans la Russie communiste, on doit immédiatement s’occuper de l’organisation de la production.

C’est là où les social-démocrates lancent des mois d’ordre généraux pour préparer des propositions de loi pratiques qu’on peut voir le plus clairement ce que signifie pour eux la socialisation. Ce fut le cas à. Vienne, où règnent les « marxistes » Renner et Otto Bauer. Nous tirons d’une conférence faite le 24 avril par Bauer dans une assemblée de chefs syndicaux les arguments par lesquels il cherchait à faire saisir ses plans à ces délégués ouvriers. Pour socialiser complètement la grosse industrie, dit-il là, pour éloigner les capitalistes, l’expropriation est d’abord nécessaire. « Nous leur prenons leurs entreprises », l’organisation de la nouvelle administration doit suivre… L’expropriation ne doit pas se faire sans indemnités, car on serait alors obligé de confisquer tout le capital, y compris les obligations de guerre. Les caisses d’épargne feraient alors faillite, les petits paysans et les employés perdraient leurs économies et des difficultés internationales en surgiraient. Il est donc « impossible de réaliser une simple confiscation de la propriété capitaliste ». Les capitalistes seront donc indemnisés ; un tribunal arbitral fixera le montant de l’indemnité qui « devra être fixée d’après la valeur durable, dans laquelle les bénéfices de guerre ne doivent pas être comptés ». L’indemnité sera payée en obligations de dette d’Etat qui recevront de l’Etat un intérêt annuel de 4 %.

Certes, reconnaît-il pour terminer, cela n’est pas encore la complète socialisation, parce que l’ancien capitaliste recevra toujours l’intérêt de son entreprise comme rentier. « Supprimer cela graduellement est un problème de législation fiscale et éventuellement de transformation du droit d’héritage » ; après quelques générations, les revenus non produits par le travail pourront complètement disparaître.

Pour éclairer les principes qui sont à la base de ces plans de socialisation des social-démocrates, il est nécessaire de considérer de plus près l’essence de la propriété capitaliste et de l’expropriation économique.

 

II

L’argent, comme capital, a la faculté de se multiplier continuellement par la plus-value. Quiconque transforme son argent en capital et le place dans la production reçoit sa part de la plus-value totale produite par le prolétariat mondial.

La source de la plus-value est l’exploitation du prolétariat ; on paye la force de travail au-dessous de la valeur produite par elle.

L’argent et la propriété ont non seulement acquis ainsi, dans le régime capitaliste, un nouveau sens, mais ils sont aussi devenus une nouvelle norme. Dans le monde petit-bourgeois, l’argent est la mesure de la valeur du temps de travail nécessaire à la confection d’un produit. Comme capital, l’argent est la mesure de la plus-value, du profit réalisable par les moyens de production. Bien qu’il n’ait coûté aucun travail, on payera pour un coin de terrain le prix correspondant à la rente foncière capitalisée. Il en est de même avec une grande entreprise. Si sa fondation a coûté disons 100 000 francs (cent actions de 1 000 francs) et qu’elle rapporte du 10 %, une action ne sera pas vendue 1 000 francs, mais environ 2 000 francs, car 2 000 francs au 5 % rapportent le même revenu que l’action. Sa valeur capitaliste est 2 000 francs, car elle est fixée par le revenu, et la valeur capitaliste de toute l’entreprise est de 200 000 francs, bien qu’elle n’ait douté que 100 000 francs.

On sait que les grandes banques, à la formation de nouvelles entreprises, mettent à l’avance cette différence dans leur poche comme « profit de fondateur » en lançant sur le marché (dans l’exemple cité) pour 200 000 fr. d’actions. En revanche, si le profit de cette entreprise tombe — par exemple par la concurrence victorieuse de plus grosses affaires — toujours davantage jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus produire que du 1 % de dividende, sa valeur capitaliste tombe à 20 000 fr. Si le profit disparaît totalement — abstraction faite de l’espoir d’une prospérité future, qui peut être décomptée à l’avance pour une certaine somme — la valeur capitaliste de l’entreprise tombe à zéro, et seule la valeur matérielle de l’inventaire peut encore être réalisée.

La propriété capitaliste signifie donc d’abord non pas le fait de disposer d’objets, mais le droit à un revenu sans travail, à la plus-value. Sa forme est l’action, le papier sur lequel ce droit est écrit. L’entreprise, la fabrique n’est que l’instrument par lequel on produit la plus-value ; la propriété elle-même est le droit à la plus-value. La suppression de l’exploitation, la suppression de ce droit est par conséquent la suppression de la valeur capitaliste, la confiscation du capital. On comprend, dès lors, la méthode de Otto Bauer : mélanger dans le même pot ce capital avec les quelques sous d’épargne du petit économe — qui songe d’abord à sauvegarder sa propriété et non à recevoir un revenu sans travail — afin de faire trembler les fonctionnaires syndicaux, par une telle identification, devant une attaque contre l’exploitation.

La suppression de la propriété capitaliste et la suppression de l’exploitation ne sont donc pas cause et effet, moyen et but, c’est une seule et même chose. La propriété capitaliste n’existe que par l’exploitation, sa valeur est fixée par la plus-value. Que la plus-value disparaisse d’une façon quelconque, que l’ouvrier reçoive le produit complet de son travail, et la propriété capitaliste disparaîtra en même temps. Si le prolétariat améliore ses conditions de travail tellement que les entreprises ne rapportent plus aucun profit au capital, leur valeur capitaliste tombera à zéro ; les fabriques pourront être très utiles à la société, elles auront perdu leur valeur pour les capitalistes. L’argent perd alors la faculté du produire plus d’argent, de la plus-value, parce que les ouvriers ne se laissent pas plus longtemps exploiter. C’est l’expropriation à laquelle Marx pensait. La propriété capitaliste sera supprimée parce que le capital sera sans valeur, sans profit. Cette expropriation économique par laquelle la propriété perd sa valeur et est détruite par conséquent, bien que le droit de libre disposition demeure est l’opposé de cette expropriation juridique souvent appliquée dans le monde capitaliste, et par laquelle le droit de libre disposition est supprimé, mais en laissant subsister la propriété par l’indemnité.

Il va sans dire que les expropriations juridiques se produiront aussi en passant au socialisme. La puissance politique du prolétariat prendra toutes les mesures qui sont utiles à la suppression de l’exploitation. Elle ne se contentera pas de limiter le droit de libre exploitation des anciens employeurs par la régularisation des salaires, des heures de travail et des prix, elle la supprimera complètement. La base économique de ces mesures est posée par ce qui précède ; ce n’est pas : Confiscation de toute propriété comme le pense le petit bourgeois effrayé, mais la suppression de tout droit sur la plus-value, sur un revenu non produit par le travail. C’est l’expression juridique du fait politique que le prolétariat est le maître et qu’il ne veut plus se laisser exploiter.

 

 

III

La socialisation d’après la recette de Bauer est une expropriation juridique sans expropriation économique, c’est ce que tout gouvernement bourgeois pourrait proposer. La valeur capitaliste des entreprises sera payée en indemnité aux employeurs et ils recevront dorénavant en intérêt d’obligations ce qu’ils recevaient autrefois en profit. La remarque que les profits de guerre n’entreront pas en considération prouve que le profit normal devra être pris pour norme. Cette socialisation remplace le capitalisme privé par le capitalisme d’Etat ; l’Etat prend la tâche de faire suer le profit aux travailleurs et de le remettre aux capitalistes. Pour les travailleurs, il y aura peu de chose de changé ; comme auparavant, ils devront créer un revenu sans travail pour les capitalistes. L’exploitation demeure exactement comme autrefois.

Si une telle proposition avait été faite au temps de la prospérité capitaliste, elle eût été acceptable pour le prolétariat ; la part de la plus-value momentanée revenant au capital étant fixée, toute nouvelle augmentation de la productivité par l’organisation et le progrès technique profitait au prolétariat. Mais la bourgeoisie n’y pensait pas alors parce qu’elle revendiquait pour elle-même ces avantages.

Maintenant, les conditions sont différentes, la plus-value est un danger. Le chaos économique, la perte des débouchés et des matières premières, le lourd tribut au capital de l’Entente, laissent prévoir une diminution du profit capitaliste. La révolte des masses ouvrières, le début de la révolution prolétarienne qui mettent en question toute l’exploitation, viennent s’ajouter à cette situation. La socialisation vient maintenant à propos pour assurer au capital son profit sous forme d’intérêt d’État. Un gouvernement communiste, comme celui de Russie, assure immédiatement le résultat de la nouvelle puissance et de la nouvelle liberté prolétarienne en refusant tout droit d’exploitation au capital. Un gouvernement social-démocrate assure le vieil esclavage prolétarien en éternisant le vieux tribut qu’il paye au capital au moment précis où il devait disparaître. La socialisation n’est alors que l’expression juridique du fait politique que le prolétariat n’est qu’un maître apparent et est prêt à se laisser tranquillement exploiter davantage. Comme le gouvernement « socialiste » n’est que la continuation de la vieille exploitation bourgeoise sous la bannière socialiste, la « socialisation » n’est que la continuation de la vieille exploitation bourgeoise sous la bannière socialiste.

Si l’on demande comment des politiciens intelligents et d’anciens marxistes peuvent aboutir à de telles pensées, le caractère politique bien connu de cette tendance qui a pris corps dans le parti socialiste indépendant nous donnera la réponse. Elle était radicale de nom, elle prêchait la lutte de classe des lèvres, mais redoutait toute lutte vigoureuse. C’était le cas déjà avant la guerre, lorsque Kautsky, Haase et leurs amis s’opposèrent à l ‘extrême-gauche radicale comme « centre marxiste ». C’est aujourd’hui encore la même chose. Ils désirent apporter le socialisme aux travailleurs. Mais ils redoutent la lutte ‘contre la bourgeoisie. Ils voient très bien qu’une vraie suppression de tout profit capitaliste, une confiscation du capital comme l’a réalisée le communisme en Russie entraîne la bourgeoisie dans une lutte violente, car il s’agit de son existence, de sa vie ou de sa mort comme classe. Ils considèrent le prolétariat trop faible pour cette lutte et cherchent par conséquent à atteindre le but par des détours, en le rendant appétissant à la bourgeoisie. Politiquement, les plans de socialisation sont une tentative de conduire le prolétariat au but socialiste, sans toucher la bourgeoisie dans son nerf vital, sans provoquer sa colère la plus violente, et en évitant ainsi la lutte de classe violente.

L’intention serait louable si seulement elle était réalisable. Mais si l’on considère tout ce qui sera nécessaire au tribut capitaliste : les intérêts pour les anciens propriétaires capitalistes des moyens de production, les intérêts des emprunts de guerre, le tribut au capital de l’Entente, on voit alors que tout cela ne peut être réalisé, même par un travail intensif et une vie plus pauvre du prolétariat. Dans la destruction actuelle de la vie économique et de la force corporelle des masses, la suppression immédiate de tout parasitisme est une pressante nécessité pour le relèvement de la société. Mais même si l’on fait abstraction de cet état spécial de misère, et que l’on ne considère la socialisation que comme mesure des débuts de la révolution prolétarienne, comme premier pas vers le socialisme, son impossibilité apparaît aussi longtemps que le prolétariat n’a pas encore acquis toute sa force. Quand les ouvriers se réveillent et s’élèvent vers la liberté et l’indépendance, ils posent des revendications pour l’amélioration de leurs conditions de travail et de vie.

Ces améliorations diminueront immédiatement le profit. L’État socialiste pourra leur crier : travaillez avec plus d’intensité, le contraire arrivera cependant.

Quand l’obligation capitaliste ne pèsera plus avec une main de fer, la tension inhumaine de l’effroyable exploitation se détendra et le travail se ralentira, deviendra plus humain. Le rapport, le profit des entreprises tombera. Sans la socialisation, les capitalistes privés devraient supporter la perte, mais l’État ayant à leur payer maintenant l’ancien intérêt, c’est l’État socialiste, qui leur a assuré le profit malgré le début de la révolution ouvrière, qui supportera la perte. Il lui restera le choix, ou de s’opposer aux revendications, d’étouffer les grèves, de devenir un gouvernement violent en faveur du capital, contre le prolétariat, ou bien de tomber dans une inévitable banqueroute d’État. La bourgeoisie criera alors de nouveau son triomphe, car l’impossibilité de « socialiser » aura été pratiquement démontrée.

Ce sera le résultat de la tentative rusée d’aboutir à une espèce de socialisme en évitant la lutte de classe. Une socialisation qui veut ménager le profit de la bourgeoisie, ne peut être une voie vers le socialisme. Il n’y a pas d’autre voie que de supprimer l’exploitation et de conduire dans ce but une lutte de classe implacable.

 

 

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Vendredi 2 janvier 2009 5 02 /01 /Jan /2009 21:29
A propos des grèves
 (Western Socialist, janvier 1948)



On distingues dans le mouvement ouvrier deux formes principales de lutte, le plus souvent connues comme le terrain politique et le terrain économique de combat. L’aspect politique se concentrait autour des élections de corps parlementaires ou d’autres corps semblables, l’aspect économique consistait en des grèves pour de meilleurs salaires et conditions de travail. Dans la deuxième moitié du XIX° siècle, les socialistes partagent l’opinion que le premier de ces aspects avait une importance fondamentale et était révolutionnaire, car il instaurait le but de la conquête du pouvoir politique au moyen duquel on révolutionnerait la structure de la société, on abolirait le capitalisme et on introduirait un système socialiste. Le deuxième aspect était seulement un moyen d’obtenir
des réformes, de maintenir ou d’améliorer le niveau de vie au sein de capitalisme, ce système étant ainsi reconnu comme la base de la société.
Le fait que cette distinction ne pouvait être entièrement adéquate fut vite démontré par la pratique du parlementarisme. Dans le Manifeste communiste, Marx avait déjà indiqué quelques mesures de réforme préparant la prochaine révolution. Plus tard, les parlementaires socialistes travaillaient et luttaient continuellement pour des réformes ; les Partis socialistes auxquels ils appartenaient établirent un programme détaillé de « revendications immédiates » ; ils purent élargir continuellement le nombre des votants, d’abord et surtout en Allemagne, et puis dans d’autres pays européens. Le but final d’une révolution socialiste fut rejeté progressivement à l’arrière-plan. Ce que cette lutte politique obtint vraiment sous le nom de la lutte pour le socialisme fut d’assurer pour la classe ouvrière une place reconnue au sein de la société capitaliste avec certains niveaux de vie et de conditions de travail, mais jamais sûrs, toujours instables, toujours contestés et dont on a toujours besoin d’assurer la défense.
Ces deux formes de lutte, avec d’un côté le syndicalisme et ses grèves et de l’autre le socialisme parlementaire, devinrent les instruments de réforme seulement – dirigés en grande partie par les mêmes personnes, puisque les chefs syndicaux siégeaient au parlement. En plus, la doctrine réformiste affirmait que par son activité, par l’accumulation de réformes au parlement et « la démocratie industrielle » aux ateliers, on transformerait graduellement le capitalisme en socialisme.
Mais le capitalisme avait ses propres méthodes, et ce que Marx avait exposé dans ses études d’économie, la concentration du capital se réalisa d’une façon encore plus forte que son auteur l’avait peut-être supposée. La croissance et le développement du capitalisme au cours du XX° siècle ont amené un grand nombre de nouveaux phénomènes sociaux et conditions économiques. Tout socialiste qui soutient la lutte de classe sans compromis doit étudier ces changements avec soin, car c’est d’eux que dépendent les moyens d’actions que les travailleurs devront utiliser pour amener la victoire et la liberté. Beaucoup de vieilles conceptions de la révolution
peuvent prendre maintenant des formes plus distinctes. Ce développement a augmenté énormément le pouvoir du capitalisme, a donné à de petits groupes de monopolistes la suprématie sur toute la bourgeoisie, et lié le pouvoir d’Etat encore plus étroitement aux affaires. Cela renforça les instincts de répression de cette classe, manifestés par l’augmentation des tendances réactionnaires et fascistes, diminuant encore plus la force du syndicalisme face au capital et le rendant moins enclin à lutter. Les chefs syndicaux devinrent encore plus les médiateurs et même les agents du capital, dont la fonction est d’imposer les conditions de travail déplaisantes dictées par le capital aux travailleurs résistants. De plus en plus, les grèves prennent la forme de grèves sauvages, éclatant contre la volonté des chefs syndicaux qui s’emparent du commandement afin d’apaiser la lutte. Tandis que sur le terrain
politique, il y a une collaboration et une harmonie de classe complète – dans le cas du Parti communiste accompagnées par le semblant de phrases révolutionnaires – de telles grèves sauvages deviennent encore plus la seule vraie lutte de classe menée durement par les travailleurs contre le capital.
Après la guerre, ces tendances se sont intensifiées. La reconstruction, la réparation de la dévastation ou du manque des forces productrices signifient reconstruction capitaliste. Cette reconstruction implique l’accumulation plus rapide du capital, l’augmentation plus vigoureuse des profits, la dépression du niveau de vie des travailleurs. Le pouvoir d’Etat acquiert maintenant une importante fonction dans l’organisation des affaires. Dans l’Europe dévastée, il prend la tête ; ses fonctionnaires deviennent les directeurs d’un dirigisme économique, qui réglementent la production et la consommation. Son rôle spécial est de réprimer les travailleurs et
d’étouffer tout mécontentement par des moyens physiques ou spirituels. Aux Etats-Unis, où il est soumis aux affaires, ceci est sa fonction principale. Les travailleurs ont maintenant en face d’eux le front uni du pouvoir d’Etat et de la classe capitaliste, auquel se joignent les chefs syndicaux et politiques qui aspirent à négocier avec les directeurs et les patrons et à prendre part aux décisions qui règlent les salaires et les conditions de travail. Et le mécanisme capitaliste de l’augmentation des prix a pour effet la diminution rapide du niveau de vie des travailleurs.
En Europe, en Angleterre, en Belgique, en France, aux Pays-Bas, et aux Etats-Unis aussi, des grèves sauvages éclatent, menées jusqu’ici par des petits groupes n’ayant ni clairement conscience de leur rôle social, ni des buts plus radicaux, mais faisant preuve d’une admirable solidarité. Ils défient leur gouvernement « travailliste » en Angleterre et sont hostiles au Parti communiste au pouvoir en France et en Belgique. Les travailleurs commencent à sentir que le pouvoir d’Etat est maintenant leur plus important ennemi.
Leurs grèves sont dirigées contre ce pouvoir ainsi que contre les maîtres capitalistes. Les grèves deviennent un facteur politique ; et lorsque les grèves éclatent avec une intensité telle qu’elles paralysent des branches entières et ébranlent la production sociale en ses fondements, elles deviennent un facteur politique de première importance. Les grévistes n’ont peut-être pas l’intention d’être révolutionnaires, mais ils le sont – ni les grévistes ni même la plupart des socialistes ne s’en rendent compte. Et par nécessité, la conscience et la lucidité se formeront progressivement à partir de ce qui n’a été qu’intuitif, et rendront les actions plus directes et plus efficaces.
Ainsi, les rôles sont peu à peu renversés. L’action parlementaire se détériore et devient une simple querelle de politiciens, servant à tromper les gens et à replâtrer cet hideux capitalisme. En même temps, des grèves de masse des travailleurs ont tendance à devenir de plus sérieuses attaques contre le pouvoir d’Etat, cette forteresse du capitalisme, et à devenir des facteurs plus efficaces pour élever le niveau de conscience et du pouvoir social de la classe ouvrière. Bien sûr, il y a encore beaucoup à faire ; aussi longtemps que l’on verra les travailleurs se mettrent en grève et reprendre le travail simplement sur l’ordre d’un chef ambitieux, ceux-ci ne seront pas prêts pour les grandes actions de leur auto-libération. Mais si l’on étudie les développements et les changements survenus au
cours de la première partie de notre siècle, on ne peut manquer de reconnaître l’importance pour nos idées sur la révolution sociale de ces authentiques luttes de classe prolétariennes. Nous examinerons dans un autre travail les conséquences de ce phénomène sur le travail de propagande des socialistes.
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Lundi 13 octobre 2008 1 13 /10 /Oct /2008 19:27
Pourquoi le socialisme n’a pas besoin d’argent ?

 Le socialisme abolit l’argent. Il ne s’agit pas là d’une simple opinion ni d’une suggestion concernant ce qui devrait se produire dans la société future, mais de quelque chose qui découle logiquement de la nature et du socialisme en tant que société sans propriété et de l’argent en tant que rapport social dans une société de propriété. L’argent naît de l’échange, mais l’échange ne se fait que là où les biens concernés ont des propriétaires différents. L’échange représente en effet un transfert mutuel de titres de propriété aussi bien qu’un échange physique des biens. Il est donc absurde de parler de l’existence de l’argent dans la société socialiste ; autant parler d’un cercle carré. Le socialisme implique une société sans argent puisqu’il implique une société sans propriété. Ce point a été bien compris par des écrivains socialistes tels que Thomas More, Gerrard Winstantley (porte-parole des « diggers », groupe socialiste de la période de la révolution anglaise. Voir Christopher Hill Le monde à l’inverse, Payot), Morelly, Babeuf, Buonarotti et Cabet, tout comme il l’a été par Marx et Engels qui, en se joignant à ce courant dès les années 1840, acceptaient comme allant de soi que le socialisme serait une société amonétaire.
 Quant à Marx, c’est même son dégoût profond pour l’effet de l’argent sur les rapports humains qui l’a fait devenir socialiste. La première réaction de la plupart des gens à l’idée d’une société sans argent est de demander « voulez voulez donc revenir au troc ? » Cette réaction passe cependant complètement à côté de la planche. Le socialisme entraîne la fin non seulement de l’argent, mais également de l’échange dont le troc n’est qu’une forme primitive.
 En fait, c’est l’abolition de l’échange par le socialisme qui entraînera la disparition de l’argent. Dans une société socialiste, l’activité productive prend la forme d’une activité librement choisie entreprise par les êtres humains en vue de produire les choses dont ils ont besoin pour vivre et apprécier la vie. Le travail productif nécessaire de la société n’est pas effectué par une classe de salariés employés mais par tous les membres, chacun coopérant selon ses capacités pour produire les choses nécessaires à la satisfaction des besoins à la fois des individus et de la communauté. Le travail ne peut qu’être volontaire car il n’y aura pas de groupe ou organe social capable de forcer les gens au travail contre leur volonté. Dans une société socialiste, les biens sont distribués gratuitement dans des centres de distribution d’où on les retire sans donner d’argent ni de bon. Les maisons et appartements sont gratuits ainsi que le chauffage, l’électricité et l’eau, comme le transport, les soins, l’éducation, les restaurants, les blanchisseries, organisés en services publics gratuits. Il n’y a pas d’entrée payante aux théâtres, cinémas, musées, parcs, bibliothèques. Le terme le plus adéquat pour décrire cette situation : libre accès car il renvoie au fait que c’est l’individu qui décide quels sont ses besoins. En ce sens, la production dans le socialisme est orientée pour pourvoir aux besoins des individus tels qu’ils sont définis par ceux-ci.





http://www.worldsocialism.org/canada/frargent.htm
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Jeudi 20 mars 2008 4 20 /03 /Mars /2008 00:23

Rosa Luxembourg

Rosa Luxembourg n'était pas anarchiste, cependant sa vision, son analyse l'a conduite à tenir un discours plus proche de la pensée libertaire que du communisme "primitif": En cela, elle tient une place particulière parmi les "révolutionnaires"

"La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d'un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n'est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement."

Militante révolutionnaire, elle est née en Pologne en 1871 et meurt assassinée à Berlin en 1919.

Biographie

"Sa famille appartient à la bourgeoisie juive polonaise. Dès le lycée, à Varsovie, elle est en contact avec des cercles socialistes.

Portrait de Rosa Luxembourg

En 1889, pour qu'elle échappe à la police, des amis l'aident à partir à Zurich. Elle y rencontre le militant Léo Jogiches, originaire de Lituanie, qui sera son compagnon de vie pendant 15 ans et de militantisme jusqu'à son assassinat en 1919. Elle obtient un doctorat en droit et économie politique.

Elle acquiert la nationalité allemande et s'installe, en 1898, dans ce pays où elle milite au sein du Parti Social Démocrate (SPD) et de la Deuxième Internationale. Elle y anime l'aile gauche se faisant héritière idéologique de Karl Marx. Elle affirme ses qualités de théoricienne du socialisme par la cohérence et la rigueur de ses analyses, en polémiquant contre les réformistes menés par Eduard Bernstein en Allemagne ou Alexandre Millerand en France.

Elle part ensuite à Berlin où, grâce à un mariage blanc, elle acquiert la nationalité allemande. Malgré son physique (elle est petite et boiteuse), Rosa est une fantastique oratrice et elle devient une des grandes figures de la social-démocratie allemande.

Elle participe à la révolution russe à Varsovie en 1905 et elle salue avec enthousiasme la Révolution Russe de 1917, en gardant toutefois un regard critique.

A l'approche de la 1ère Guerre Mondiale, elle reste fidèle aux idéaux socialistes en s'opposant à l'attitude du SPD qui vote les crédits de guerre.

Rosa Luxemburg, aux côtés de Karl Liebknecht, s'oppose à cette dérive guerrière. Elle est arrêtée pour cela début 1915. Libérée au printemps 1916, elle est de nouveau arrêtée en juillet et reste en prison jusqu'au 8 novembre 1918, date à laquelle elle est libérée par la révolution allemande. Cette attitude lui vaut de passer une grande partie de la guerre en prison. En 1916, elle fonde avec la féministe Clara Zetkin et Karl Liebknecht le groupe révolutionnaire Spartakus. Elle est une des fondatrices du parti communiste allemand en décembre 1918.

Elle est arrêtée avec Karl Liebknecht et assassinée le 15 janvier 1919 par une unité de "corps francs", sur ordre de Gustav Noske «commissaire du peuple» social-démocrate chargé de la répression de l'insurrection."

Rosa Luxemburg est une exégète du marxisme. Elle maîtrise parfaitement les concepts développés par Karl Marx; elle se sert de cette démarche pour fonder sa propre analyse. Elle étudie les aspects nouveaux du capitalisme de l'époque: colonialisme, accumulation des capitaux...

Elle réfléchit aux moyens de créer une alternative à ce mode de développement économique et politique, et théorise notamment l'internationalisme. Elle considère que la révolution sera l'oeuvre des masses et non le produit d'une "avant garde éclairée" qui ne peut que se transformer en une dictature " celle d'une poignée de politiciens, non celle du prolétariat".

Elle reste une référence du socialisme révolutionnaire et du communisme démocratique. Le luxembourgisme s'inspire de sa pratique et de sa théorie.

Rosa Luxembourg

vue par Louise-Ann Maher

Rosa Luxemburg est née le 5 mars 1871 dans la ville polonaise de Zamosc. Elle vient d'une famille de commerçants juifs. La Pologne est alors sous domination russe. La jeune Rosa fait ses études à Varsovie, mais ses liens avec les mouvements révolutionnaires, la poussent à fuir en Suisse en 1889. Beaucoup de révolutionnaires y sont exilés comme Plekhanov ou Axelrod. Elle travaille à un doctorat d'économie politique à Zurich. Elle co-fonde le parti social démocrate polonais et milite pour l'unité d'action des travailleurs polonais avec leurs camarades russes pour renverser le tsarisme. En 1983, elle est déléguée de la Pologne au IIIe congrès de l'IS, n'hésitant pas à s'y opposer à Engels sur la question de l'indépendance de son pays.

Portrait de Rosa Luxembourg

Peu de temps après Rosa Luxemburg devient citoyenne allemande et adhère au SPD où elle anime l'aile gauche avec Karl Liebknecht, en opposition au révisionnisme de Bernstein. En 1905, elle soutient la révolution russe de Varsovie, mais elle est arrêtée. Dans la période qui va de 1907 à 1914, Rosa Luxemburg donne des cours à l'École de la social-démocratie à Berlin. Elle y défend l'idée de la grève de masse comme principal moyen d'action révolutionnaire. En cela, Luxemburg s'oppose à Lénine, qui préfère l'organisation et la discipline d'un parti de révolutionnaires professionnels à la "spontanéité" des masses. Dans la même période, elle écrit également l'Accumulation du capital (1913), un ouvrage dans lequel elle tente montre que l'évolution de l'impérialisme capitaliste conduira à un renforcement de la lutte des classes et donc, l'action révolutionnaire.

La guerre éclate en 1914, soutenue par les députés SPD. Dans le parti socialiste, Luxemburg fait partie des pacifistes, ce qui lui vaut d'être emprisonnée. La crise interne au SPD conduit, en 1916, à la fondation avec Karl Liebknecht, Franz Mehring et Clara Zetkin du mouvement spartakiste, résolument révolutionnaire et antimilitariste. Luxemburg est encore incarcérée jusqu'en 1918. Ses écrits de prison sous le pseudonyme de Junius, des servirent de base au programme spartakiste.

Rosa Luxemburg accueille avec enthousiasme la révolution de 1917, mais elle reste très lucide et visionnaire sur l'autoritarisme et le manque de liberté du régime mis en place par Lénine. Dans La révolution russe, elle écrit: "La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d'un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n'est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement." [...] "La tâche historique qui incombe au prolétariat, une fois au pouvoir, c'est de créer, à la place de la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste, et non pas de supprimer toute démocratie."

Pour Rosa Luxemburg, la dictature du prolétariat consiste en "la manière d'appliquer la démocratie, non dans son abolition, dans des interventions énergiques, résolues, dans les droits acquis et les rapports économiques de la société bourgeoise, sans lesquelles la transformation socialiste ne peut être réalisée. Mais cette dictature doit être l'oeuvre de la classe et non d'une petite minorité dirigeante, au nom de la classe, autrement dit, elle doit sortir pas à pas de la participation active des masses, être sous leur influence directe, soumise au contrôle de l'opinion publique, produit de l'éducation politique croissante des masses populaires."

Libérée en novembre 1918, elle participe à la fondation, du Parti communiste allemand, le KPD.

Opposée à l'insurrection spartakiste à Berlin de janvier 1919, à cause d'un rapport de forces défavorable aux révolutionnaires, Rosa Luxemburg y participe quand même. L'insurrection échoue et elle est arrêtée, avant d'être assassinée avec Liebknecht le 15 janvier.

L'originalité de la pensée de Rosa Luxemburg est qu'elle s'affirme très tôt comme attachée à l'orthodoxie marxiste. En cela, elle critique les options de Bernstein et Kautsky. Passionnément révolutionnaire, elle n'en est pas moins attachée à la perspective d'une authentique démocratie socialiste.


Source wikipédia et Drapeau noir.

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Mercredi 12 mars 2008 3 12 /03 /Mars /2008 15:41

Pour le communisme démocratique

La raison d’être du militantisme communiste, c’est de combattre la société de classes qui repose sur la hiérarchie, il ne doit donc surtout pas reproduire dans son fonctionnement la hiérarchie de la société dominante, mais au contraire la combattre. Comme le dit le chant L’Internationale : « Il n’y a pas de sauveur suprême ». Une structure communiste doit donc être dirigée par tous ses militants, et ne pas s’en remettre à des « chefs ».
Lutter pour l’abolition de tous les rapports de domination commence par empêcher les rapports de domination dans les organisations et les structures de lutte. Les communistes démocratiques sont fondamentalement et par nature du côté du développement libre de la pensée, du côté de la démocratie la plus large. On ne peut pas combattre l’aliénation sous une forme aliénée.

Les communistes démocratiques participent aux mobilisations et militent pour qu'elles se déroulent toujours de façon démocratique. Notre mot d’ordre fondamental est que « l'émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »[1]. Cela signifie que les travailleurs doivent être collectivement leur propre direction : les communistes authentiques soutiennent donc toujours l’auto-organisation des luttes. Assemblées Générales, comités de grève, coordinations nationales : les exemples de structures de démocratie directe crées et dirigées par les travailleurs et les jeunes sont très fréquents, mais pour le moment limités dans le temps.

Le passage de la mobilisation revendicative à la prise de pouvoir se fera par le développement, la pérennisation et la convergence de ces structures de lutte, qui doivent devenir les instruments d’auto-gouvernement, remplaçant les organes de gouvernement de la bourgeoisie[2]. L’intégralité du pouvoir doit alors être exercé par ces structures de démocratie directe créées par les exploités en lutte, à tous les niveaux : Assemblées Générales souveraines, comités de grève, conseils ouvriers, coordination internationale des Assemblées Générales et des conseils. Ce processus est celui d’une révolution démocratique et socialiste. La révolution doit abolir le salariat, le capitalisme et les frontières, et mettre en place la démocratie directe à tous les niveaux. 

 

Les termes « socialisme » et « communisme » ont été opposés en raison de nombreuses trahisons historiques. Le terme « socialisme-communisme » nous semble permettre de les dépasser, et d’affirmer l’unité de ces deux termes.

La révolution socialiste-communiste, c’est la conquête de la démocratie véritable. « A la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »[3]. La liberté réelle de l’individu ne peut passer que par la conquête de la liberté pour tous. Dans la société capitaliste, l’immense majorité n’est pas libre. De plus, un être humain, une classe, un peuple qui en opprime un autre n’est pas véritablement libre : l’émancipation des travailleurs permettra donc l’émancipation de l’humanité toute entière.

Ce mouvement de libération de l’humanité ne pourra être que le fait de la majorité. « Le socialisme ne se fait pas et ne peut pas se faire par décrets, même s'ils émanaient d'un gouvernement socialiste, aussi parfait soit-il. Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire »[4]. Il s’agit donc d’abolir les rapports de domination, comme moyen et comme but de la révolution.

Les préalables au socialisme-communisme sont l’expropriation du capital et la fin du salariat, aboutissant à la disparition des classes sociales et de l’exploitation. « La classe ouvrière doit inscrire sur son drapeau le mot d'ordre révolutionnaire "abolition du salariat", qui est son mot d'ordre final »[5]. L’objectif est de mettre en place la propriété commune des moyens de production, par l’appropriation collective, et la production uniquement en vue des besoins (contrairement à la production en vue des profits en régime capitaliste). C’est également la collectivisation des moyens de transports, et la direction de la production par les travailleurs, ainsi que la fin de la division du travail.

Notre objectif, c’est la fin de toutes les oppressions et toutes les aliénations. Pour que l’être humain soit vraiment libre, il faut qu’il se débarrasse de toutes les institutions créées pour le maintien et la justification de l’oppression : les Etats, les armées, etc… A la place, le socialisme-communisme est une société sans frontières ni oppression.

La violence est clairement notre ennemie. « La société capitaliste n'est rien d'autre que la domination plus ou moins voilée de la violence »[6]. La seule réponse véritable et durable à la violence de classe, c’est l’action collective et solidaire pour la fin de la division de la société en classes. Il s’agit de combattre toutes les formes de discrimination (racisme, sexisme, etc…). Evidemment, nous les combattons dans le cadre de la société actuelle, en tentant d’obtenir des avancées parfois très importantes[7], mais tout en sachant que seule l’abolition du capitalisme, du travail salarié et du patriarcat, permettra de supprimer toutes les discriminations, permettant l'avènement d'une société libre et égalitaire, d'une humanité rassemblée.

 

« Luxemburgisme » (comme d’ailleurs « marxisme ») est un terme très imparfait, d’abord puisqu’il fait référence à une seule personne. Mais les faits sont là, et malheureusement aucun terme ne définit clairement ce qu’est le « marxisme démocratique », le « luxemburgisme » : la participation au mouvement réel - « le mouvement autonome de l'immense majorité »[8] - qui lutte pour abolir l'ordre établi et pour créer une société sans Etat, sans classes sociales, sans argent

   

Bibliographie sommaire : 

* Guy Debord : La Société du spectacle, 1967 ; Commentaires sur la société du spectacle, 1988.

* Rosa Luxemburg : Réforme sociale ou révolution ?, 1899 ; Masse et chefs, 1903 ; Centralisme et démocratie, 1904 ; Grève de masse, parti et syndicats, 1906 ; L’Accumulation du capital, 1913 ; La Crise de la social-démocratie, 1915 ; La Révolution russe, 1918.

* Karl Marx : Manuscrits de 1844 ; Manifeste du parti communiste, 1848 ; Travail salarié et capital, 1849 ; Les Luttes de classe en France, 1850 ; Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852 ; Le Capital, 1867 ; La Guerre civile en France, 1871 ; Critique du programme de Gotha, 1875.

* Anton Pannekoek : La Propriété publique et la propriété commune, 1947.

* Maximilien Rubel : Marx critique du marxisme, 1974.



[1] Karl Marx, Statuts de l'Association Internationale des Travailleurs, 1864.

[2] C’est-à-dire à l’échelle de la france : le parlement, la présidence de la république, le gouvernement, etc… A l’échelle internationale : l’Union Européenne, l’OTAN, le FMI, l’ONU, l’OMC, etc…

[3] Karl Marx, Manifeste du parti communiste, 1848.

[4] Rosa Luxemburg, Discours sur le programme, 1918.

[5] Karl Marx, Lettre à Kugelmann, 1848.

[6] Karl Liebknecht, discours prononcé à Berlin le 23 décembre 1918.

[7] Parmi les avancées déjà obtenues : le droit de vote pour les femmes, la légalisation et le remboursement des contraceptifs, etc… Parmi les avancées à obtenir : le droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, le droit de vote des "étrangers" résidant en france, etc… 

[8] Karl Marx, Manifeste du parti communiste, 1848.

 


 

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Jeudi 10 janvier 2008 4 10 /01 /Jan /2008 08:37
 

« Les flics sont tous des porcs », « Si tu me tire dessus, je te tire dessus », « Black power », sont des phrases restées associées au Black Panther Party. Un parti mythique, né d’un mouvement de lassitude des Noirs Américains face à l’injustice raciale et à la brutalité policière dont ils étaient victimes. Lumière sur une aventure militante à la fois sociale, alternative et réaliste.

Contexte politique.
Début des années 60. Cela fait bientôt dix ans que Rosa Parks a refusé de céder sa place à un Blanc dans le bus, comme l’exigeaient les lois ségrégationnistes en vigueur. Depuis, le mouvement pour les droits civiques a pris de l’ampleur, les Noirs font entendre leurs revendications. Martin Luther King est le chef de file du mouvement pacifique, Malcolm X lui, adopte des méthodes plus radicales. Le premier est assassiné en 1968 alors que le second l’a été trois ans auparavant. Malgré tout, la prise de conscience et le mouvement de contestation des Afro-américains leur survivent.
Entre James Brown qui, en 1969, hurle son célèbre laïus « I’m black and I’m proud » et les coiffures afro arborées fièrement à tous les coins de rue des grandes villes nord américaines, les groupements et associations de revendications noirs fleurissent : ils dénoncent leurs conditions de vie, le racisme dont ils sont victimes, la violence policière, les incarcérations abusives… La création des Black Panthers sera plus qu’un écho à ces mouvements de protestation, ce sera à la fois leur voix d’expression et une réponse concrète à leurs requêtes.

Création des Black Panthers.
À l’origine de la création des Black Panthers se trouvent deux hommes : Bobby Seale et Huey P. Newton. Ancien délinquant juvénile, Huey P. Newton est un fervent admirateur de Malcolm X. alors que Seale s’intéresse de près au programme de la NAACP, The National Association for the Advancement of Colored People. En 1966, ces deux militants en herbe se rencontrent et fréquentent diverses organisations censées poursuivre la mission de feu Malcolm X. Déçus par les revendications qu’ils jugent abstraites, ils décident de créer leur propre organisation.
Cette dernière sera radicale car le constat est évident : la philosophie de non-violence prônée par Martin Luther King ne prend pas ou peu. Si elle séduit les Américains, elle ne répond pas aux attentes concrètes des Noirs et ne change pas ses réalités quotidiennes. Aucune loi égalitaire n’est appliquée. Le changement doit donc se montrer rapide, quotidien, au cœur de la rue. De cette envie, naît une organisation révolutionnaire : le Black Panther Party For Self Defense. Inspirés par le marxisme et les théories sur la décolonisation de Frantz Fanon (voir encadré), les deux alliés créent un programme politique, qui s’adresse aux Noirs, en dix points. Entre autres, le plein emploi pour la communauté noire, des logements décents et la fin des brutalités policières.

Les actions fortes du BPP.
Sur ce dernier point, les deux hommes se montreront intransigeants dès le début. Car les policiers du pays multiplient les bavures et les arrestations aléatoires. Chaque jour, quelques Panthers armés, vêtus de noirs, munis de manuels de droits et de magnétophones, arpentent les rues d’Oakland en Californie et suivent les policiers pendant leurs rondes. Chaque arrestation est contrôlée, aucun écart à la loi n’est toléré. La « liberté de bavure » des policiers s’en trouve pour le moins réduite. Exaspérés, furieux, ces derniers ne peuvent pourtant rien faire puisque les Panthers, qui ne dissimulent pas leurs armes, agissent en toute légalité. Cette action ne signe là que le début des hostilités entre les forces de l’État et les hommes aux bérets noirs. En 1967, dans un quartier défavorisé d’Oakland, un feu de circulation hors service rend un carrefour particulièrement dangereux, plusieurs enfants y ont déjà perdu la vie ; la municipalité traîne à le remplacer, en dépit des nombreuses requêtes des habitants. Les hommes des Panthers s’installent donc chaque matin au carrefour et contrôlent eux-même la circulation. Peu de temps après, la municipalité, dépassée sur son propre terrain, se voit obligée de remplacer le feu. La succession d’opérations de ce genre ne fait qu’attiser la colère de l’État américain et de ses représentants envers cette organisation perçue comme potentiellement dangereuse par l’engouement qu’elle suscite parmi les Noirs.
En janvier 1968, les Panthers mettent en place leur plus célèbre programme : « Free breakfast for children ». Tout est dit dans le nom ; des petits déjeuners gratuits sont servis aux enfants chaque matin, afin qu’il puissent aller à l’école, étudier le ventre plein et, surtout, bénéficier d’un repas complet par jour. L’initiative se répercute dans le reste des États-Unis. Un an plus tard, dans plus de cinquante villes américaines, une dizaine de milliers d’enfants sont nourris chaque jour. Les Panthers s’investissent également dans des programmes de santé : service ambulancier gratuit, dépistage de la peste ou encore de la drépanocytose, une maladie génétique du sang qui touche presque exclusivement les populations noires.

Actions politiques.
Après la police locale, c’est au tour de la police d’État - le FBI - de se pencher sérieusement sur le mouvement Black Panthers jugé trop populaire et trop bien organisé. L’organisation du parti est en effet parfaitement définie. Elle comporte un règlement interne très strict. En 1968, Bobby Seale en est le président, Huey Newton le ministre de la défense. Le premier ministre d’honneur est Stokely Carmichael. Eldridge Cleaver est le ministre de l’information tandis que sa femme Kathleen, est secrétaire aux communications. David Hilliard est nommé chef d’État major. Autofinancé, le parti a créé son propre journal dès 1967 : The Black Panthers Black Community News Service. Édité à 125 000 exemplaires en 1969, ce canard aligne toutes leurs revendications, dénonce la corruption et les bavures de la police, appelée « pigs », revendique fièrement ses idées marxistes et le droit des Noirs à l’autodéfense. Parallèlement, le réseau s’est étoffé. En 1968, le parti compte plus de 5 000 membres et 45 succursales aux États-Unis. Alors que les émeutes raciales s’enchaînent dans les grandes villes américaines, que la protestation contre la guerre du Viêt-Nam s’amplifie, le BPP apparaît comme une échappatoire auprès d’une grande partie des vingt millions de Noirs du pays.

Le Cointelpro.
Le FBI va d’abord s’attacher à faire baisser cette popularité et à décrédibiliser les Panthers en leur attribuant de fausses déclarations. Hoover, le chef de la police fédérale, n’aura de cesse d’alerter la population face au danger que représente selon lui « les nationalistes noirs qui prêchent la haine ». Marxistes, influencés par l’expérience maoïste, les Panthers, proposent une alternative sociale et concrète au modèle américain. Leur pratique influence très vite les communautés indiennes qui créent les Red Panthers, asiatiques qui créent les Yellow Panthers, hispaniques avec les Brown Panthers et Blanches « tiers-mondistes » avec les White Panthers. Tous ces mouvements luttent pour l’émancipation de leur communauté dans une logique universaliste. L’Amérique conservatrice est terrorisée. Le FBI dispose néanmoins d’une arme fatale : le plan Cointelpro, un programme de contre-espionnage utilisé contre tous les ennemis potentiels des États-Unis, de Martin Luther King au Ku Klux Klan.
Une fois les Panthers clairement positionnées en ligne de mire, tous les coups sont permis, surtout les plus bas. Le FBI attise puis exploite les tensions entre les têtes du parti, notamment entre Eldridge Cleaver, installé en Algérie avec sa femme, et Huey P Newton ; usurpe leurs identités et envoie des lettres diffamatoires aux uns et aux autres. Le Bureau donne de fausses informations aux médias, attribuant aux Panthers un endoctrinement raciste à la jeunesse du parti. Par ailleurs, le parti est régulièrement infiltré par des policiers. Ceci permettra notamment au FBI de pénétrer, dans la nuit du 3 au 4 décembre 1969, dans l’appartement de Fred Hampton, jeune leader du parti à Chicago et de le mitrailler d’une centaine de balles en plein sommeil. Aucun des auteurs de cet assassinat ne sera inquiété.

Une mort lente.
C’est un cercle vicieux. L’accumulation des actions du FBI entraîne une paranoïa au sein des Panthers, qui elle-même entraîne des tensions entre les différents chapitres. Fin 1971, le FBI a accomplit sa mission, le BPP est dévasté. La plupart de ses actions se réduisent à la base d’Oakland. Les membres sont divisés, l’influence se perd peu à peu. Un grand nombre de militants végètent en prison ou sont décédés. Le BPP survit discrètement quelques années après sa scission en 1971, notamment sous la direction d’une femme, Elaine Brown, puis est définitivement dissous en 1982.

Les Panthers ont marqué l’imaginaire des nouvelles générations. La désinformation du FBI a été un grand succès puisque, à ce jour, nombreux sont ceux qui associent à ce parti une idéologie ultra-violente et foncièrement raciste. Pourtant, ce parti marxiste a réussi avec succès à redonner espoir et fierté aux Noirs Américains, dont la situation aujourd’hui n’est guère plus reluisante que celle de ceux qui criaient leur colère lors d’émeutes urbaines, en tentant d’éviter les balles policières.
Maîté Koda.

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